Les formations communes sont-elles l’avenir du dialogue social ?

Pouvoir se former aux relations sociales, que l’on soit salarié, agent du public, élu du personnel, dirigeant ou magistrat, c’est la perspective qu’a annoncé l’article 33 de la loi El Khomri dite aussi Loi Travail d’août 2016. Directement inspiré du rapport de Jean-Denis Combrexelle, cet article ouvre un champ officiel aux « formations communes aux représentants des salariés et aux représentants des employeurs, en vue d’améliorer le dialogue social dans l’entreprise ».

formations_communes_dialogue socialC’est l’INTEFP, institut chargé de la formation des inspecteurs du travail qui doit rédiger le cahier des charges de ces formations d’un nouveau genre. Plusieurs rapports et notamment celui du Cese en mai 2016 ont en effet pointé l’insuffisance de formation pratique au dialogue social de ses acteurs. Le chantier entamé par l’INTEFP n’est pas simple à mener et l’idée même de réunir dans un même lieu les négociateurs dans le but d’homogénéiser leurs connaissances implique un grand nombre d’interrogations.
Voici le résumé des échanges qui ont eu lieu le 23 novembre 2017 lors du colloque Trouver une formation CE/ Miroir Social sur la formation des acteurs du dialogue social.

Formations communes au dialogue social. De quoi parle-t-on ?

Virginie_Malnoy_Harmonie Mutuelle groupe VYV

Virginie Malnoy du groupe VYV

Pour Virginie Malnoy, directrice adjointe Harmonie Mutuelle groupe VYV et directrice régionale Bretagne-Normandie, entreprise par ailleurs récompensée récemment pour ces actions en matière de relations sociales de valorisation des compétences de ses représentants du personnel, « il y a formation commune et formation en commun. Pour faciliter le dialogue social, il est important de mettre en place des formations communes pour donner à tous les interlocuteurs le même socle de connaissances et leur permettre de redevenir acteur de leur santé et de leur protection sociale, avant d’aborder les formations en commun.»

Ensuite vient la question de la mise en place de ces formations, du moment, des thèmes et de la manière d’aborder des interlocuteurs, souvent séparés par une culture de la défiance…
« Le dialogue social en France fait face à trois obstacles, analyse Christophe Doyon, directeur général de Secafi : des divergences d’intérêts entre salariés et employeurs ; une dissymétrie de moyens et de compétences des parties en présence et de grands écarts en termes de représentation de ce que doit être le dialogue social. » Les formations communes pourraient donc aider à surmonter ces trois obstacles. L’enjeu, dans un contexte de nombreux changements législatifs, est de mettre à niveau les interlocuteurs, de casser les représentations que chacun peut avoir de l’autre, sans exacerber les différences.

Olivier Mériaux_directeur Anact

Olivier Mériaux de l’Anact

Pour Olivier Mériaux, directeur technique et scientifique à l’Anact, si le concept de formations communes est « inédit en France », il ne s’attend pas à un « raz-de-marée », car cela suppose « un certain niveau de maturité des acteurs », sans doute rarement atteint dans nos entreprises. La faute de notre culture française des relations sociales qui considère encore la négociation comme un art, une compétence innée, à la différence de l’Amérique du Nord et au Québec en l’occurrence, où il existe depuis longtemps déjà des écoles de négociation.

Un long chemin vers la culture du dialogue social

Outre cette « culture française », le rapport Combrexelle rappelle que la négociation collective est encore considérée comme un centre de coût et suggère que des formations communes pourraient la transformer en levier de performance. Comment faire cependant quand on sait que la priorité des DRH est de « développer le business » ? Pour Mickaël Lecomte, directeur des relations sociales de Novartis, la mise en place de DRS, directeur des relations sociales, dans de plus en plus d’entreprises qui ont « la culture du dialogue social » est un signe de progression vers plus de qualité.

Mickaël Lecomte Directeur des relations sociales Novartis

Mickaël Lecomte DRS de Novartis

Mais qu’est-ce que la culture du dialogue social ? « C’est une manière de respecter son partenaire, c’est le temps qu’on lui donne, le regard qu’on lui adresse, explique le DRS de Novartis. C’est aussi prendre le temps d’acquérir les fondamentaux pour ensuite échanger et négocier sur des sujets complexes ». Prendre le temps de se former donc.

Une évidence pour Alain Maspataud, secrétaire national de la fédération UNSA Industrie Construction, élu du personnel et délégué syndical depuis 17 ans chez BMS, industrie du médicament (850 salariés) pour qui « la formation est indispensable des deux côtés : IRP et RH ». Pourtant, « le vrai sujet n’est pas la compétence technique, car on peut toujours avoir recours à des experts. L’important, c’est la qualité du dialogue social, l’écoute de l’autre partie et cela aussi s’apprend ! »

La qualité passerait-elle par la confiance ? « Aujourd’hui le manque de confiance est un vrai obstacle à la qualité du dialogue social. Les formations communes peuvent être un moyen de l’instaurer », confirme Christophe Doyon, directeur général de Secafi. « On peut avoir confiance les uns envers les autres tout en sachant que l’on ne partage pas les mêmes objectifs ». C’est pourquoi, à l’idée de neutralité des animateurs mise en valeur dans le projet de cahier des charges de l’INTEFP, il préfère le terme de « confiance partagée » des participants envers le formateur. Pierre-Jean Rozet, chargé de mission Dialogue social à l’INTEFP, préfère parler « d’équidistance » de l’animateur qui devra jouer un rôle d’équilibrage entre les parties et être capable d’empathie vis-à-vis des participants.

Quels thèmes choisir pour des formations communes ?

L’enquête menée en amont de la journée des Relais 2017 du dialogue social et de la formation professionnelle, met en valeur les divergences d’intérêts et de souhaits de formations communes des représentants du personnel et des employeurs (cf. p.4 et 5). Les professionnels du dialogue social sont unanimes sur le fait de commencer par des sujets peu clivants, sur lesquels les intérêts convergent et qui permettent à chacun de s’approprier les connaissances, comme le droit du travail ou la santé.

Christophe Doyon directeur général Secafi

Christophe Doyon directeur général de Secafi.

« La négociation doit intervenir quand on s’est assuré que tout le monde a acquis le même langage, la même technique, et que chacun a compris ce que fait l’autre dans sa posture. L’économie, la stratégie, la protection sociale sont des sujets plus engageants, intervenant dans un second temps » conseille Christophe Doyon.

Il n’est pas étonnant pour Virginie Malnoy directrice adjointe Harmonie Mutuelle, que dans le sondage, les questions de santé, de qualité de vie, de prévention et de protection sociale soient citées en priorité, puisqu’elles sont liées à la performance économique et sociale de l’entreprise.

C’est pourquoi Harmonie Mutuelle a mis en place des services à destination de ses adhérents et partenaires, représentants des employeurs et des salariés, pour les informer, les outiller et leur permettre de traiter au mieux ces sujets. Des formations-actions sont proposées, mais aussi une aide à la négociation et au pilotage durable et responsable des régimes. Mickaël Lecomte a également constaté il y a quelques années, que les blocages rencontrés dans la négociation sur ces mêmes sujets techniques étaient dus à une mauvaise maîtrise du sujet des différents interlocuteurs. Après une demi-journée de formation commune à tous les négociateurs (côtés employeur et salarié), les échanges sont devenus plus simples et le dialogue plus fluide. Pour le DRS, plusieurs points doivent cependant être respectés pour une formation commune réussie : un petit groupe de participants, en priorité les négociateurs ; un objectif de formation annoncé et tenu (fournir à tous le même mode d‘emploi), un prestataire extérieur choisi tous ensemble et pas question d’aborder le sujet de négociation.

Relations sociales : se débarrasser des préjugés et de l’émotionnel avant de discuter

Alain Maspataud unsa Industrie_Pierre-Jean Rozet mission dialogue social Intefp

Alain Maspataud Unsa Industrie (à gauche) et Pierre-Jean Rozet mission dialogue social Intefp.

Au-delà des compétences purement techniques, la qualité des relations sociales est aussi due à la capacité des partenaires à dépasser les postures, faire de la médiation, animer les réunions et convaincre… Les résultats du sondage réalisé par Sextant Expertise, Oasys consultants, Miroir Social et Trouver une formation CE.com (cf. p.4 et 5) montrent pourtant que les uns et les autres jugent que leurs interlocuteurs n’ont pas ou peu ces qualités ! « Savoir négocier et connaître les sujets sur lesquels on négocie sont deux choses différentes » confirme Alain Maspataud, qui a pour point commun avec Mickaël Lecomte d’avoir suivi une formation en médiation. « Quand les choses sont expliquées sans émotionnel, si on reste rationnel, on avance plus vite. Il faut dépassionner les débats et bien préparer en amont les sujets de la négociation pour pouvoir canaliser ses émotions. » Une initiative réussie de formations communes, mise en place à l’échelle de la fédération professionnelle du Transport de Bretagne montre en effet qu’après « un sas de vidage de sac » consistant à débarrasser chacun de ses postures et autres préjugés, le niveau d’écoute et les échanges sont de meilleure qualité.

Quid de la qualité des organismes qui mettront en place les formations communes encadrées par l’INTEFP ? Pour faire en sorte que les formations communes ne soient pas captées comme un nouveau marché, l’INTEFP a choisi de sécuriser le concept par le référencement des organismes qui seront habilitées à délivrer ces formations. Un site internet Format Dialogue a été créé pour informer les candidats aux formations et collecter les dossiers des organismes volontaires.

 

Philippine Arnal-Roux

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