Société Générale et France TV : bonnes pratiques de l’usage du numérique

Les salariés sont-ils débordés par leur usage du numérique ? Constate-t-on de nouvelles formes de risques psycho-sociaux dus au digital ? Quelles solutions apporter dans l’entreprise ? Exemples de la Société Générale et de France Télévision.

C’est lors de la 2e édition de la semaine internationale francophone pour la santé et la qualité de vie au travail, organisée par le groupe Afnor et le groupe québécois Levia que le thème de la connexion des cadres a été abordé. Cindy Felio, psychologue du travail, docteur en sciences de l’information et de la communication et chercheuse associée au laboratoire MICA de l’université de Bordeaux Montaigne a mené une étude sur l’usage du numérique par les cadres intitulée : « La laisse électronique, les cadres débordés par la connexion ».

Tout le monde ne se fait pas écraser par les technologies

usage du numérique en entrepriseLe fait de rester connecter en permanence remet d’abord en cause une partie du droit du travail, concernant le droit au repos notamment, introduit Cindy Felio. « Le numérique ne fait pas naître de nouveaux risques psychosociaux au travail, en revanche, il représente vraiment un lieu où s’éprouve le travail. Les supports numériques sont de véritables arte fac cognitifs qui nous permettent de réaliser nos tâches de travail. » Les technologies en effet, sont à la fois des interfaces avec le travail, mais aussi des sources de dissipation, « d’instantanéité » et « vectrices de zapping ». Ils représentent à la fois une exposition potentielle aux risques psychosociaux, un moyen de s’informer sur ces risques et un espace de liberté individuelle, explique-t-elle.

Chacun développe des stratégies d’usage personnelles des technologies

Chacun s’approprie ainsi les technologies de manière individuelle, orientant ses usages en fonction de ses envies, de ses valeurs et développant des stratégies pour contourner certaines problématiques ou dérives d’usages. En effet, l’usage des technologies est très subjectif et tout le monde ne se fait pas systématiquement écraser par elles, relève Cindy Felio. Pour elle, l’hyper connexion est une notion très subjective et les appareils étant, la plupart du temps, sans cesse connectés, le temps de connexion ne peut pas être un déterminant pour savoir si la personne est ‘accroc’ au numérique ou non.

Pour Cindy Felio, il existe deux grandes catégories de stratégie individuelle d’évitement des effets indésirables du numérique :

  • Le filtrage des appels téléphoniques : décider du caractère urgent ou pas, d’activer le répondeur et de rappeler une personne, de désactiver les notifications ‘push’, de reprendre la maîtrise du temps et de rester concentré sur une tâche.
  • La limitation : mettre le téléphone dans une autre pièce, décider qu’à partir de telle heure, pas de réponse donnée aux appels.

Usage du numérique pour tous : de 500 à 3 800 télétravailleurs à la Société Générale

Si le droit à la déconnexion a déjà deux ans, depuis son inscription dans la loi El Khomri d’août 2016, l’absence d’obligation de moyens reste le principal obstacle à sa mise en pratique. C’est alors un boulevard ouvert à des pratiques controversées, commente la chercheuse.

Marie Langlade, directrice de la responsabilité sociétale au travail de la Société Générale raconte que le droit à la déconnexion a été débattu avec les organisations syndicales, avec pour résultat des avis différents. Certains souhaitent la déconnexion totale, d’autres préfèrent laisser le libre choix aux collaborateurs. Une expérience sur le télétravail a donc été menée en 2013 sur 500 collaborateurs. 60 000 tablettes ont été distribuées dans le cadre du programme « Numérique pour tous », afin que chacun ait accès à sa boîte e-mail, où qu’il soit. Toute une procédure a été mise en place en parallèle, avec :

  • Une communication visant à responsabiliser les managers avec : un message en bas de l’e-mail ; pas d’obligation de répondre en dehors du temps de travail ; pas de mécanismes contraignants ou bloquants ; pas de charte spécifique à leur échelle
  • Un engagement du comité exécutif en 2014, dans le cadre du programme « Life at work », via une charte comprenant quinze engagements des dirigeants donc, à respecter l’équilibre des temps de vie de leurs collaborateurs.
  • Des actions de communication vers les salariés : kits d’animations et vidéos ; ateliers managers sur la bonne gestion des mails et des réunions ; campagnes d’affichage ; conférences ; veille et expérimentations avec des start-ups et enfin un livre blanc sur le télétravail.

Aujourd’hui, la Société générale compte 3 800 télétravailleurs sur 19 000 salariés.

Un autre projet, promis aux représentants syndicaux de l’entreprise, reste à lancer : une étude sur la mise en place d’outils de comptage de mails pour parvenir à établir un outil de bonnes pratiques et permettre aux collaborateurs de s’auto-réguler.

Agir sur les habitudes des managers pour influer sur l’ensemble des collaborateurs

Chez France Télévision, la prise en main de la question du numérique a justement commencé par une enquête menée sur 800 ordinateurs, « plugués » pour comptabiliser les mails reçus par les salariés. Les constats à retenir sont :

  • 25 mails par jour et par ordinateur, en moyenne
  • une grande partie, envoyée avant 8 heures du matin et après 20 heures.
  • 9 pièces jointes par jour en moyenne, contre une moyenne nationale de 2,5. Le métier des journalistes n’est pas étranger à ce constat, car ils s’échangent et reçoivent beaucoup de documents chaque jour de la part des services de presse.

Le premier conseil donné à l’issue de l’enquête, en interne, a été de ne pas mettre de pièces jointes dans les e-mails, car leur volume cause des difficultés de réception et de lecture.

Pour Hortense Noiret, responsable Qualité de vie au travail (QVT) à France Télévision, les habitudes des managers influencent les habitudes de leurs équipes. Il a donc été décidé de s’adresser à ce public en créant un kit d’informations « @ttitudes », les incitant à adopter des comportements bénéfiques pour eux et donc pour leurs collaborateurs.

Composé de fiches de bonnes pratiques, en évitant surtout le ton moralisateur, le but est de lancer la discussion dans les équipes sur les thèmes de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, du respect, de la sérénité, des bons choix d’usages du numérique, de la réglementation, etc.
Le kit a été présenté à 400 managers et a ensuite été l’objet de formations et d’ateliers sur le thème du numérique au travail.

Enfin, un accord sur la QVT, négocié avec les représentants syndicaux en 2016, a été signé en 2017 et comprend 20 engagements, dont celui de « bien gérer le numérique ». Cet accord a dans la foulée, été élu accord le plus innovant lors des Assises du droit social.

 

Philippine Arnal-Roux

 

*L’étude a nécessité des entretiens avec des services de santé au travail (SST), des médecins du travail, des chargés de mission de l’Aract, des partenaires sociaux salariés et patrons et une vingtaine de DRH.