Accord d’entreprise rédigé en interne : « Nous sommes hyper fières de nous »

Dans cette PME normande d’une cinquantaine de salariés, la négociation s’est faite naturellement, par l’écoute de chacun, l’analyse de la situation et la recherche d’une solution collective. La négociation d’un accord sur le temps de travail a été menée conjointement par la directrice et la déléguée syndicale

Elles ont travaillé pendant un an, à échanger, écouter, rechercher des documents et des indications sur la meilleure manière de procéder, pour enfin aboutir. Ensemble, Séverine Klein, directrice de l’agence A2micile, spécialisée dans l’aide à domicile, à Darnetal en Seine-Maritime et Émilie Nicole, auxiliaire de vie et déléguée syndicale ont su trouver une solution ensemble au problème concret sur le temps de travail qui se posait en interne.

Une discussion ouverte plutôt d’un accord minoritaire doublé d’un référendum

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La directrice Séverine Klein et la déléguée syndicale Émilie Nicole.

En 2017, des élections professionnelles doivent être organisées mais elles se terminent par un procès-verbal de carence. Une négociation directement avec les représentants du personnel se profile. « Dans notre secteur, il est plus facile de trouver des clients que des collaborateurs…. », commente la directrice. « Je réfléchissais déjà de manière globale à l’amélioration des conditions de travail des collaborateurs et à une refonte du système managérial. Je pensais à les faire travailler en équipe et à offrir une plus grande souplesse et d’adaptation entre vie perso et vie pro » raconte Séverine Klein.
La possibilité de conclure un accord minoritaire avec validation par un référendum, paraît compliqué, notamment à cause de la perspective de devoir passer du temps à informer, expliquer et convaincre les salariés. L’option de passer directement par le délégué syndical, avec, au préalable, une discussion ouverte avec tous les collaborateurs, semble plus simple et plus naturelle pour tout le monde.

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Un accord rédigé en interne, à l’issue d’un travail d’écoute et d’analyse

La directrice et la déléguée syndicale se rapprochent, échangent et concluent qu’après discussion, leurs points de vue ne sont pas si différents et même, convergent. La déléguée syndicale qui est de plus, coordinatrice de l’agence, a aussi une vision globale du fonctionnement et possède une vraie légitimité vis-à-vis des collaborateurs.
Ainsi, sans aide extérieure, les deux collaboratrices cherchent des solutions, écoutent les salariés, épluchent et piochent dans les accords déjà conclus ailleurs et dans d’autres entreprises du même secteur d’activité en particulier. L’objectif était de trouver une organisation de travail favorable aux salariés. L’accord est enfin trouvé et rédigé en interne, sans avocat.
Au final, le texte permet à chaque collaborateur de positionner ses horaires comme il le souhaite, en fonction bien entendu du reste des plannings. « Dans le monde de l’aide à la personne, les prestations sont très diverses, avec des fluctuations du temps de travail qui sont peu compatibles avec les rythmes de vie des salariés, qui étaient parfois obligés de poser une journée entière de travail pour des contraintes personnelles », explique Émilie Nicole.

Un accord qui s’appuie sur la confiance donnée aux collaborateurs

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Photo : Danièle Riggi Unsplash

Le nœud étant la gestion du planning de tous les collaborateurs, véritable jeu de « Tetris » sans cesse revu et corrigé, l’accord s’est concentré sur cette question, en faisant un outil pour gagner en souplesse. Désormais, des équipes autonomes ont été mises en place ; il est possible de basculer les horaires des uns et des autres d’une semaine sur l’autre, etc. « On est passé de la difficulté d’organiser sans cesse par un planning mouvant à une adaptation immédiate du planning en fonction des contraintes » se félicite Émilie Nicole.

Le choix a donc été de confier l’organisation de leur temps aux collaborateurs eux-mêmes. En plus de cette nouvelle organisation, les équipes autonomes se réunissent une à deux fois par mois pour échanger sur leur pratique et tenter de résoudre ensemble les obstacles. De plus, face aux difficultés rencontrées parfois personnellement par les salariés, des moments de rencontre sont organisés en dehors de l’entreprise pour recréer de la solidarité entre collaborateurs et permettre à chacun, par le partage et l’écoute de prendre du recul par rapport au travail et de mieux gérer les moments de stress.
« Pour les vacances de Noël, par exemple, une période difficile pour concilier congés et service aux personnes, les collaborateurs se sont arrangés entre eux pour que toutes les personnes âgées soient servies ». Voilà un bel exemple d’engagement et de conscience professionnelle.

Pas parfait juridiquement, mais ça fonctionne

« Si juridiquement ce n’est peut-être pas parfait, cela fonctionne, et c’est cela le plus important », commente Elisa Vatinel, avocate. Une telle souplesse dans la gestion des temps de travail a cependant eu des conséquences de variations de salaire sur la feuille de paie. « Il a fallu expliquer à chacun, cela a nécessité beaucoup de pédagogie pour que les salariés comprennent qu’au final cela était dans leur intérêt » commente la déléguée syndicale.

La communication a été réfléchi en amont de l’accord, puis une fois qu’il a été acté. « Le travail pour l’employeur se situe plutôt en amont, avec des affiches, des flyers, etc., constate la directrice de l’agence. Ensuite, c’est au délégué syndical de transmettre, expliquer et répondre aux questions des salariés qui vivent le changement. »

« Nous avons fait le choix d’y aller sans conseil juridique, c’est stimulant et stressant, rappelle Séverine Klein. C’était stimulant et stressant à la fois », mais « On est hyper fières d’avoir fait ça toutes les deux et maintenant on le fait vivre », conclut Émilie Nicole.

Sur la lancée, les deux collaboratrices prévoient de mettre en place un accord de participation pour redistribution de la valeur ajoutée aux salariés.

 

Philippine Arnal-Roux

 

Cas présenté par les intéressées le 13 décembre 2018 à l’occasion du Forum du Dialogue social organisé par la Direccte et l’université de Rouen.